zenimagination3

Au Japon du 15ème siècle, il y avait un mauvais garçon qu’on appelait Maître Zen Ikkyu. Il dépendait du même temple que moi, à savoir le Daitokuji de Kyoto. C’était un moine renégat de l'ère Muromachi, une des périodes les plus chaotiques de l'histoire japonaise. Il a enfreint tous les préceptes dans sa vie de moine, ce qui ne l’a pourtant pas empêché d’atteindre un haut statut bouddhiste en devenant l’abbé en chef du Daitokuji. Une telle contradiction ne fut possible qu’à cette époque où le bouddhisme japonais était extrêmement sécularisé.

Jeune, Ikkyu était un moine passionné et fervent,  il pratiquait très durement pour connaître  d’intenses expériences Zen. Ce ne fut qu’après la mort de son austère maître qu’il commença son style de vie vagabonde. Il quitta le monastère et s’adonna aux plaisirs de l’alcool et du sexe. Il ne pouvait pas supporter l’hypocrisie de la tradition Zen qui était alors fortement politisé sous le contrôle du shogunat Muromachi.

À 77 ans, Ikkyu est tombé amoureux d'une jeune femme aveugle avec laquelle il vécut pendant 10 ans dans son temple. Dans son recueil de poèmes intitulé « Nuages Fous », il expose sa vie amoureuse avec elle. Il vécut avec elle jusqu’à sa mort à 88 ans, et il est incroyable qu’il ait conservé son énergie sexuelle jusqu’à cet âge. Mais pourquoi a-t’il ressenti le besoin de rendre publique sa vie scandaleuse avec ses écrits?

Il voulait probablement faire la démonstration de ce qu’était un Zen pur par rapport au faux Zen des moines qui ne cherchaient qu’à plaire à la cour impériale de Kyoto et au shogunat de Kamakura, les centres du pouvoir du Japon de cette époque. Il choisit une voie tout à fait originale de contestation en décidant de mener une vie décadente de moine. Parce qu’il était le fils illégitime de l’empereur, son enfance fut difficile et il fut contraint de se séparer de sa mère et de devenir moine. Sans doute que sa détestation de la structure sociale fictive vient de cette époque, et que c’est pour cela que plus tard il ne put s’empêcher de manifester de vives critiques à l'encontre de la tradition zen établie lors de l'ère Muromachi.

La quintessence de l'esprit d'Ikkyu est exprimée dans cette citation: «Il est facile d'entrer dans le monde du Bouddha, mais il est très difficile d'entrer en enfer.»  Aucun autre moine Zen qu’Ikkyu aurait pu prononcer ces mots. Lui seul savait vraiment ce qu’était le vrai Zen. Parce qu’Ikkyu fut suffisamment courageux pour plonger dans l’enfer, il a pu avoir l’imagination lui permettant de créer les traditions de la cérémonie du thé, des poèmes haiku, du théâtre nô et de bien d’autres choses. La plupart des éléments de la culture japonaise que nous connaissons aujourd'hui ont été fortement influencés par Ikkyu. Il était décadent, mais plein d'imagination créatrice.

Même si vous êtes un pratiquant assidu du Zen et que vous avez quelque connaissance religieuse enseignée par un maître Zen, vous ne faites que vous tenir à l'entrée du monde de Bouddha. Vous gagnerez sans doute l’admiration des gens pour votre savoir, mais vous ne pouvez quasiment rien créer de nouveau.

Dés que vous franchissez le pas de l’Enfer, vous êtes fou. Ikkyu, personnage fondamental de la culture japonaise mais potentiellement fauteur de troubles à son époque, a construit son temple à l’écart de la ville de Kyoto. Cela n’a pas empêché de nombreux jeunes artistes sont venus vivre autour de ce lieu, où leur sensibilité artistique était instinctivement influencée par l’énergie volcanique et créative d’Ikkyu, moine revenu de l’enfer. 

[à suivre]

Soho Machida, 23/08/2019

(traduction Oriibu)